Voix du Maghreb – Entretien avec Yasmina Khadra, 1re partie

« Yasmina Khadra » est le pseudonyme de Mohamed Moulessehoul, un écrivain algérien qui a servi dans l?armée de son pays, utilisant ce pseudonyme pour protéger son travail des censeurs durant la guerre civile. Il a quitté l?armée en 2000, parvenu au grade de commandant, afin de consacrer son temps à l?écriture. Il vit à présent à Aix-en-Provence, en France.

Son roman L?Attentat a remporté le Prix des libraires en 2006; la même année, Les hirondelles de Kaboul a été finaliste du prix littéraire international IMPAC de Dublin. Les romans de Yasmina Khadra, traduits à présent en 33 langues, sont connus pour la vivacité de leurs images, la simplicité et l?élégance de leur prose, ainsi que le courage avec lequel cet auteur décrit les effets de l?extrémisme religieux.

Où avez-vous grandi?

Dans des écoles et cantonnements militaires. A Tlemcen d?abord, une ville historique du nord-ouest algérien, près de la frontière marocaine. Mon père m?a inscrit à l?école des Cadets dès l?âge de 9 ans. Ensuite au collège de Koléa, près d?Alger. Puis dans toutes les régions de mon pays, jusqu?au fin fond du Sahara (le Hoggar), et cela au gré de mes mutations d?officier.

Parlez-moi de votre enfance.

Je ne pense pas avoir eu une enfance ordinaire. A 9 ans, j?étais traité comme un adulte. Je devais me conformer à la discipline des armées, au règlement régissant le fonctionnement des écoles des Cadets. Toujours à cet âge, étant l?aîné de ma fratrie, je me suis retrouvé chef de famille. Non, je n?ai pas eu d?enfance du tout. Je ne me souviens pas d?avoir gambadé ou été chouchouté. Je suis rentré dans la vie comme dans une arène. Il me fallait me battre pour avancer, et subir pour apprendre. Quand je regarde ma fille de 10 ans, je n?arrive pas à croire qu?à son âge j?en bavais déjà.

De quelles conditions avez-vous besoin dans votre vie pour être créatif?

L?armée m?a appris à me débrouiller très jeune. Je réussis souvent à me créer les conditions propices à la concrétisation de mes aspirations. J?ai écrit un peu partout, jusque dans les tanks et les hélicoptères. Lorsque je plonge dans mon texte, je disparais de la surface de la terre. Cependant, j?aimerais bien disposer d?un endroit exclusivement conçu pour mon travail d?écrivain. Pour le moment, j?essaye de me contenter de ce que j?ai. Bizarrement, l?isolement ne m?inspire pas. Je ne crois pas pouvoir écrire loin de mes enfants, par exemple. En voyage, je n?arrive jamais à écrire une ligne.

Votre vie de créateur vous a-t-elle changé?

Je n?ai pas changé d?un iota. D?ailleurs, je n?ai pas intérêt à changer. Je suis mon meilleur repère. Certes, la notoriété est pesante, mais je fais avec. Je suis Bédouin, les feux de la rampe ne sauraient me détourner de la lumière de ma condition, une lumière faite de raison, de lucidité, de discernement. Je sais qui je suis, d?où je viens et de qui je tiens. Je suis heureux de me faire des milliers d?amis dans le monde. Mes ennemis ne m?intéressant aucunement; je tente de me réjouir de chaque belle rencontre, de chaque preuve d?amitié, de chaque bout de bonheur.

Certains livres, albums ou films ont-ils été des points de repère dans votre développement créatif? C?est-à-dire, ont-ils inspiré votre évolution et votre travail?

Bien sûr. J?ai toujours dévoré les livres, adoré la musique et je suis passionné par le cinéma. Ma vie militaire était tellement plate, insipide, obsessionnelle qu?il me fallait rêver tous les jours, toutes les nuits, tous les instants. Aussi, chaque livre me proposait une évasion, chaque chanson apaisait mon âme et tous les films m?arrachaient à la monotonie carcérale des casernes pour me catapulter à travers d?autres territoires, pleins d?intensité et de rebondissements. En littérature, je suis la somme de tous les auteurs que j?ai lus. Certains m?ont marqué, à l?instar de Steinbeck et Malek Haddad, d?autres m?ont éveillé à des éléments essentiels de la créativité. J?ai aussi beaucoup aimé la bande dessinée qui m?aura initié au sens du détail et de l?image.

La semaine prochaine, dans la seconde partie de l?entretien, Yasmina Khadra parlera de l?idéologie, de l?Islam, de même que de l?extrémisme religieux, ses origines et ses antidotes.

%d bloggers like this: